27/10/2011

Defrisage : simple choix de confort ou crise identitaire ?

Aprés quelques problèmes de connexions, me voici de retour !

Je me suis posée la question du défrisage suite à un article ici, écrit par Nounoune, qui soutient ne pas vouloir défriser ses enfants, étant elle-même défrisée.
Pour moi, se pose alors le problème de la crédibilité ? Comment refuser à son enfant le défrisage quand on est soi-même défrisé ?

DEUX VISIONS DIFFÉRENTES
Dans les commentaires de l'article en question, deux "camps" s'opposent :

- Celles qui pensent que c'est tout à fait possible de justifier cette apparente contradiction. L'argument avancé est le suivant : De la même façon qu'on peut interdire à sa fille de se maquiller ou de s'habiller sexy tout en le faisant soi-même, on peut aussi lui interdire le défrisage tout en le faisant soi-même. En effet, je comprends ce point de vue. Un enfant a besoin de limites et surtout, qu'on lui fasse comprendre que ce que les adultes font n'est pas toujours autoriser pour les enfants.

- Pourtant, c'est plutôt l'opinion de l'autre "camp" que je partage. Celui de celles qui pensent que si on n’arrête pas le défrisage soi-même, comment faire comprendre à nos enfants que l'acceptation de soi passe par l'acceptation de son état physique, et donc de ses cheveux.

Ce qui me perturbe, c'est que je comprends tout à fait les arguments du premier camp, cependant mon coeur ne peut s’empêcher de pencher pour le deuxième.

Est-ce-que je vais trop loin dans cette analyse du défrisage ?
- Le défrisage n'est-il pas seulement une décision cosmétique anodine au même titre que le maquillage?
- Ou bien vraiment le signe d'un rejet, conscient ou inconscient, de notre identité ?

Là encore mon coeur penche plutôt pour le deuxième avis. Pourquoi ? 

L'HISTOIRE DU DEFRISAGE, UNE HISTOIRE CHARGÉE DE SYMBOLES
A la différence du maquillage, ou autre embellisseur esthétique quelconque,
le défrisage est porteur d'une lourde histoire qui prend ses racines, comme nous nous en doutons tous,
dans l'esclavage et dans la stigmatisation qui en a découlé.

Faisons un bref retour dans le passé, grâce aux articles ici et  :
le noir sorti de la cale du bateau négrier, sale et mal coiffé est à même de lire l’effroi dans l’œil du blanc. Ce dernier va même jusqu’à le toucher pour voir si sa couleur n’est pas une couche de crasse et ses cheveux des crottes de moutons. Les choses ne s’arrangent guère puisque sur la plantation, il ne peut prendre soin de lui. D’ailleurs, un mouchoir de tête donné par le maitre permettait aux femmes de cacher leurs cheveux. Quant aux esclaves domestiques, ils recevaient de leurs maîtres, peignes et brosses usagés. Mais ces accessoires n’étaient pas adaptés à leurs cheveux. D’où là encore, une nouvelle stigmatisation.

Il s’en suit alors un processus de « dénaturation ». Afin d’être mieux intégrés, mieux acceptés, les femmes, mais aussi les hommes, se sont lancés dans toute une série de transformations : «par la pratique du défrisage, il s’agit de soustraire les cheveux à la tyrannie du regard qui pénalise socialement. Crépu étant synonyme de disgrâce, d’imperfection, de ruralité, de manque de raffinement, etc., ce cheveu-là doit disparaître derrière un lissage» (extrait de Peau noir, cheveu crépu : histoire d’une aliénation). Pour la sociologue, ces défrisages à outrance ont des conséquences non seulement sur le cheveu mais aussi sur l’individu lui-même.
 Les maîtres d'esclaves punissaient les esclaves en leur mettant la tête sous l'eau et cette eau était mélangée avec de la soude (Cela brûlait légèrement la peau) et ils se sont rendu compte qu'après cela, leurs cheveux étaient plus lisses.
Il me semble que pour faire justice aux esclaves que l'on a privé de toute estime de soi, je me dois de porter fièrement ma chevelure crépue, sans honte.

Est ce que je vais encore trop loin dans ma démarche ? Je ne sais pas...
Après tout, ce ne sont que des cheveux ! C'est ce que ma raison me dicte. Pourquoi s’émouvoir autant, autour d'une tignasse ? Vu comme ça, cela parait beaucoup d'agitations pour peu de choses.

Mais encore une fois, mon coeur me pousse à ne pas prendre cela à la légère.

Suis-je trop emotive, suis-je désireuse d'une revanche déplacée sur le sort passé de mes aieux esclaves ? Je ne sais pas...
Ma raison me dit que oui.
Mon coeur me dit le contraire. Il me pousse à croire que je suis restée trop longtemps inactive devant ce problème identitaire qui, je pense, gangrène la communaute noire.
De la même façon que je suis restée souvent passive devant les remarques racistes venant de ma propre communauté, hiérarchisant peau foncée/peau claire , je suis aussi restée passive en acceptant la dictature du "tout-lisse". Mon coeur ne veut plus de cette passivité.

UNE PRATIQUE PAS SI BANAL QUE ÇA ?
Ma raison, elle qui me pousse tant à minimiser le défrisage pour ne pas faire de vagues, ne serait-elle pas le produit d'un lavage de cerveau sournois qui dure depuis la fameuse traite des noirs ?

En effet, selon ma raison, ou plutôt mon "inconscient social", aller au travail avec mes cheveux crépus, c'est la honte. Tout comme c'était la honte de subir les moqueries des colons à la sortie des négriers avec nos cheveux en forme de "crottes de mouton", selon leur propres mots.
Cette raison suggère aussi qu'affirmer mon identité en arborant fièrement mon afro, c'est ridicule ! Tout comme cela pouvait paraître ridicule à l'époque d'affirmer son identite noire quand on n'était rien qu'un esclave.
Elle dit encore que l'esclavage c'était il y a longtemps, donc "get over it" (ou passe l'éponge) comme disent les anglophones !

Ben non, j'ai pas envie de passer l'éponge !
Il y a évidemment une opposition entre ma raison, qui n'est autre que le résultat d'une accumulation de clichés esthétiques basés sur des critères de beauté "occidentaux" et transmis depuis des générations, et mon coeur.
Cette contradiction est mise en lumière ici, non pas je l'espère pour signaler un schizophrénie naissante, mais pour souligner le fait que nous grandissons avec des stéréotypes de beauté qui sont profondément ancrés en nous, et qui ne sont pourtant pas compatibles avec notre identité afro.

Cette inadéquation provoque un mal-être qui tente de s’effacer par des pratiques socialement acceptées, mais pas des moins irritantes, comme le défrisage ou le blanchiments de la peau. Le résultat étant une aliénation sociale.

Peut-être que je vais encore trop loin dans mon analyse "pseudo-sociale" qui n'est en fait que le produit limité de ma propre expérience ? Je ne sais pas...

Mais il y a une observation qui me rappelle souvent à l'ordre,
celle du rejet de la poupée noire aux cheveux crépus par les enfants noirs.


N'est-ce pas le signe d'un vrai problème identitaire, que l'on ne peut nier ?


Cet article est une réflexion ouverte...
je ne cherche en rien a créer la division ou à inspirer des débats virulents.

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